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Spécificité et universalité Hommage au regretté Mouloud Mammeri Que ce soit à la maison de la Culture de Tizi Ouzou, baptisée en son nom, à Ath Yenni ou à l’Ecole nationale supérieure d’informatique, l’hommage rendu à Mouloud Mammeri nous interpelle, en particulier concernant son œuvre léguée au gré du temps et de l’espace, non sans nous rappeler ce qu’il a dit
: «Quel que soit le point de la course où le terme m’atteindra, je sais avec une certitude chevillée que, quels que soient les obstacles que l’histoire apportera sur sa route, dans quel sens mon peuple ira.» Le grand homme de culture qu’est Mouloud Mammeri est certainement incontournable. Lui rendre simplement un ou des hommages semble insuffisant, tant nous avons l’impression que nous n’avons pas encore bien étudié l’ensemble de son œuvre. Ecrivain, poète, chercheur en sciences humaines, anthropologue, il a, en intellectuel émérite, nourri son époque et celles d’après. De même qu’il a contribué, sans le vouloir, au déclenchement du printemps berbère de l’année 1980 (tafsut 80). Cette année-là, au début du mois de mars, Mouloud Mammeri devait livrer une conférence sur la culture amazighe. Elle est alors clairement annulée. Une annulation qui a suscité le mécontentement des jeunes et des étudiants du centre universitaire de Tizi Ouzou. D’une action à une autre, notamment la manifestation du 7 avril 1980 (en Kabylie et à Alger), ils voient la naissance et la progression du Mouvement culturel berbère (MCB) dans les universités. Son ampleur est populaire et nationale ; il ne tarde pas à devenir partie prenante du paysage politique algérien. C’est dire que Mouloud Mammeri est une référence pour la jeunesse, mais aussi pour toutes les générations, lui qui a porté le flambeau de l’universalité. Dans un entretien accordé au quotidien du Maroc, le Matin du Sahara (paru après son décès le 12 mars 1989), il a affirmé au sujet de la question inhérente à la conciliation des avantages de la spécificité avec ceux de l’universalité : «Je pense qu’on a affaire là à un vœu magnifique, mais comme tous les vœux, il ne tient qu’à un poil. Les écrivains de ma génération savent le prix qu’on a payé pour réaliser cette irréalisable conciliation. En simple logique, être spécifique, c’est être différent, mais dans la réalité, on ne sait distinguer le spécifique de l’universel. Le premier aspect nous enferme dans notre ghetto culturel et le second nous fait semer à tous les vents. Là, j’ouvre une parenthèse pour dire que la première bonne définition de l’universalité a été donnée par un écrivain maghrébin, qui avait pour nom Térence il y a plus de vingt-deux siècles. Pour Térence, l’universalité est d’être un homme pour qui tout ce qui est humain n’est pas étranger. Ce problème est compliqué car où faut-il chercher cette universalité ? Pour des raisons historiques, les écrivains de ma génération sont allés la chercher dans la culture chrétienne occidentale. C’est l’Occident qui a été pour nous l’universel, à cause ou grâce à l’enseignement qu’on a reçu dans les écoles françaises. On a été acculés à définir l’universalité par la spécificité des autres. Donc, c’est un dilemme qui n’est pas logique et dans lequel on s’installait inconfortablement. Et toutes les réponses qui ont été données étaient à la fois personnelles et existentielles.» Devenu professeur à l’université d’Alger, où il a occupé la première chaire berbère de l’Algérie indépendante, avant d’être directeur du Centre de recherches anthropologiques, historiques et ethnographiques (CRAPE, devenu plus tard CNRPAH–Centre national de recherche en préhistoire, anthropologie et histoire), il n’a pas hésité à réagir en avril 1980 à un article antiberbère publié dans un quotidien national (20 mars 1980). «Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est l’une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre, je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer.» La contestation dans l’art Que pense-t-il donc de la contestation dans l’art ? Est-il lui-même contestataire, lui qui n’a cessé de naviguer pour nous faire découvrir les résultats de ses recherches ? «Je pense que l’essentiel réside dans le fait d’avoir quelque chose à dire. La technique n’est qu’un moyen. Elle est un instrument pour faire passer quelque chose. Or, il ne faut pas que cet instrument devienne l’essentiel, car l’essentiel est ce qu’on dit. Il faut aussi ne pas faire passer le souci de la contestation dans l’art pour le plaisir de la forme. Et si l’on n’a rien à dire dans cette forme, il est préférable de se taire.» M. Mammeri s’en est allé il y a 21 ans, dans la nuit du 25 au 26 février 1989, près d’Aïn Defla. Parti trop jeune, probablement, en dépit de son âge (né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, Ath Yenni en Kabylie), néanmoins la diversité de son œuvre nous parle comme si elle était toujours récente. Le 27 février, son enterrement se déroule en l’absence de représentants officiels de l’Etat, mais en la présence de 200 000 personnes, dans son village Taourirt-Mimoun. L’étendue de sa grandeur est ainsi démontrée, et des universitaires comme Malika Hadj-Naceur l’ont présenté comme un homme qui a «ce souci constant de «coller» à la réalité de la société algérienne – réalité historique et réalité culturelle – en imposant sa propre authenticité dans les règles de la belle forme. Souci donc d’utiliser l’écriture comme lieu d’une confession, d’une conscience, où s’élabore sa propre idée d’un monde avec ses réalités amères, avec ses rêves radieux aux accents tristes et nostalgiques à dominante poétique». Le poète n’est pas parti, il a cédé la parole à d’autres et à tant d’autres images, des textes épiques, des contes et moult découvertes. Par: Mohamed Rediane
Source : Le jeune Independant |